La pochette…
Avant même d’écouter le premier morceau, la pochette expliquait tout.
Louise était assise sur un rocher en bord de mer, sans doute un rivage de leur Normandie. En arrière plan, en surimpression, la silhouette spectrale de Dominique. Très légèrement de dos. Regardant un ailleurs qu’il était seul à percevoir. Et que Louise ne pouvait partager.
Cette image disait tout de ce que je découvrirais à l’écoute des morceaux : un album concept sur l’histoire d’amour de sa vie, de l’aube au couchant, adret et ubac mêlés, marée haute et mortes eaux.
La pochette m’avait piégé. Chaque matin, je mangerai des biscottes au beurre de nostalgie.
Jamais je ne pourrai rédiger cette chronique, alors que je venais d’écouter un des plus beaux albums francophones de ces dernières années.
Louise Féron - Le Passé revenant
Comment écrire la première ligne sans raconter l’histoire ? Qui pourrait en comprendre la douleur et la peine, qui écouterait ce chant intime, si on ne lui les donnait les codes les plus élémentaires pour n’en être pas tenu à l’écart ? Il fallait donc en passer par là. Revenir en arrière. Vingt ans avant.
Revenir à cette époque, aux eighties finissantes. Lorsque la grâce d’une Rickenbacker lovait ses arpèges autour des mots ciselés avec la patience artisanale de ceux qui savent ce qu’écrire veut dire. Quand la plainte mélancolique de l’harmonica enrobait des paroles nuageuses qui venaient s’y réfugier, de peur de s’envoler et de disparaître à jamais. Un moment, béni des Dieux, empli de phrases, heureuses et douloureuses, qui trouvaient un écrin dans cette électricité apaisée sans laquelle il n’est de solitude que sécheresse et aridité. Lorsque Louise et Dominique tombaient sous le charme, comme sous la mitraille.
Si je ne parlais d’eux, de leurs amours, plurielles et complexes, si je ne contais un peu de cette saga normande, qui comprendrait ce que Le Passé Revenant disait ? Qui ?
Je crois que j’en étais là, c’est-à-dire à peu près nulle part, trois lignes griffonnées et aussitôt biffées, quand j’ai senti son souffle glacé sur ma nuque. Me retournant, j’ai vu ce visage blême, masque blafard, d’une pâleur intense, lunaire sous le feu rouge de ses cheveux. Je sais que je n’eus pas peur. Je crois que c’est parce que, tout de suite, j’ai compris. Et je me suis pris, surpris, à lui parler comme à une très ancienne amie, perdue de vue depuis de longues années, mais jamais oubliée.
- « Je suis Maureen.
- Maurine ?
- Maureen. M.A.U.R.E.E.N. » épela-t-elle, « Maureen, Maureen. Je suis venu t’aider.
- M’aider ? »
Elle fit silence. Prenant un papier, elle se mit à écrire, en gestes saccadés. Puis, lorsque elle l’eut noircie, elle me tendit la feuille. Son écriture tremblait mais je la déchiffrai.
"Quelle différence cela fait-il qu’on ait ou non connu l’histoire, puisqu’elle est éternelle ? Alors qu’il y a eu hier, qu’il y a aujourd’hui, et qu’il y aura toujours des couples déclinants, des amours arrachées, des levers de soleil et puis des nuits sans fins. Des déchirements brutaux ou des délitements insaisissables.
Dis-leur plutôt ça à tes lecteurs : qu’on a rarement aussi bien écrit l’absence et le vertige du manque. Dis leur que la voix de Louise est rare, qu’elle porte des mots précieux qui ne doivent pas tomber dans le bec de n’importe qui, au risque, sinon, de l’affèterie, du maniérisme pompier ; qu’il n’est donné qu’à une antique chevalerie, sublime et marginale, la grâce de faire rimer « antarctique » avec « platonique », « vigilance » avec « innocence » ou « corps » avec « âge d’or », qu’il faut savoir écrire une chanson pour se permettre d’y évoquer « un clair obscur qui souligne la minceur d’un corps tumultueux ».
Dis leur, idiot…"

Elle avait coupé là. C’était, mon Dieu, un beau début, une accroche parfaite. Oui bien sûr, Louise avait su plaquer des lyrics qui feraient pleurer des larmes de sang à l’écrasante majorité de ceux qui se prétendent songwriters. Je voulus l’en remercier et l’appelai par son prénom.
Elle se retourna vivement vers moi, le cheveu devenu brun de geai, couronne gothique encadrant son ovale laiteux, que perçaient deux trous noirs comme l’angoisse, deux trous noirs qui me fixaient :
- « Je m’appelle Sandy.
- Sandy…
- Oui, Sandy, Sandy, et je suis venu t’aider ».
Elle n’écrivit pas mais me parla longuement.
"Au fond", me dit-elle, " quelle importance y-a-t-il à détailler, à ceux qui te liront, la part post-mortem de Dominique dans cet album. Quelle importance qu’il ait écrit 4, 5 ou 6 des musiques de cet album ? N’as tu pas senti que la nouvelle équipe qui travaille avec Louise, et Michael Drai qui a composé une partie de ce disque, sont comme un complément parfait, une prolongation évidente de celui qui est parti, il y a 8 ans déjà ? Pourquoi ne leur écrirais-tu pas que cette coloration pop, rock et folk-rock, que ces harmonicas, ces guitares, tantôt stoniennes, tantôt velvetiennes, tantôt byrdsiennes, que ce piano à la Cale, qui enlumine d’obscurité la ballade amère qui donne son nom à l’album, sont simplement l’écrin de diamant dont avaient besoin, pour briller, les mots de Louise ? Pourquoi ne leur écrirais-tu pas que ça ne se fond presque jamais un alliage aussi parfait, et que s’il a pour nom pop française, ses gemmes n’ont pas été très nombreuses. Hardy parfois, Jil Caplan quand elle collabora avec Alansky, Valérie Leulliot, Edith Fambuena… quelques autres que j’oublie sans doute ?
Écris leur ça, idiot…"

Elle s’en alla, sur quelques pas, et puis fit demi-tour. Devenue blonde et maigre, fantomatique, elle me lança :
« Thierry, dis-leur quand même que le voyage est douloureux, comme celui de Natalie et Warren dans ce film d’Elia Kazan ; dis-leur quand même que l’on n’en ressort pas indemne, qu’ont ait vingt ans ou cinquante ans, que l’on ait ou non connu l’histoire, que l’on ait ou non souffert du départ inopiné. Mais dis-leur aussi qu’il n’est pas plus beau moyen de se battre en duel contre sa détresse, ses tourments et son deuil ».
« Ah » ajouta-t-elle, « Ne me demande rien, idiot, je m’appelle Linda, Shaking Linda. Mais tu m’avais reconnue n’est-ce-pas ?»
Quand elle eut disparu définitivement, je savais ce que j’écrirai sur Le Passé Revenant de Louise Féron.
Il me vint alors la conclusion, et c’est par elle que je décidai de débuter mon papier. Je commencerai en réclamant qu’un jour il se trouve quelqu’un pour m’écrire une chanson comme « Je n’ai rien trouvé de mieux que toi ».
Louise Féron – Le Passé Revenant – Tarantula Music.
Crédits photographiques : Seb Petit – Photos provenant du Myspace de Louise Féron.
Chronique initialement parue (après écriture sous vague influence lysergique) dans le webzine
Interlignage.
A plus
Thierry
RYS